★ Chronique Carnet no 02 · Moncton

Moncton porte le nom du soldat qui a déporté ses voisins acadiens.

Robert Monckton, lieutenant-colonel britannique, a pris le fort Beauséjour en juin 1755 et dirigé les premières déportations d'Acadiens. Le « k » du nom a disparu en 1890, par erreur typographique lors de l'incorporation de la ville comme cité. Personne ne l'a jamais remis.

peinture de Robert Monkton - Moncton

La ville de Moncton, au Nouveau-Brunswick, doit son nom à Robert Monckton, lieutenant-colonel britannique qui a pris le fort Beauséjour le 17 juin 1755 et dirigé les premières déportations d’Acadiens. Le « k » du nom a disparu en 1890, par erreur typographique lors de l’incorporation de la ville comme cité. Personne ne l’a jamais remis.

◇ moncton-toponymie-1755-2026 271 ans · 5 dates · 1k disparu
01 · ·
1755

Prise du fort Beauséjour

Monckton, 29 ans, prend l’isthme de Chignecto. 12 jours de siège.

02 · août
1755

11 août, chapelle du fort

≈400 hommes acadiens emprisonnés. Premier acte du Grand Dérangement.

03 · ·
1855

Le village devient Monckton

Le hameau du Coude rebaptisé en l’honneur du colonel — avec un k.

04 · ·
1890

Le k disparaît

Faute typographique à l’incorporation comme cité. Jamais corrigée.

05 · 6 août
2002

Première ville bilingue du Canada

6 août, 19h47. Déclaration unanime du conseil municipal.

↳ une ville baptisée par un colonel, puis dépaysée par un greffier 107 600 habitants en 2026

Cet article est rédigé depuis Lyon, à quelques mois du déménagement. Je n’ai jamais mis les pieds à Moncton. J’ai juste lu beaucoup, posé des questions, et fait des tableaux. C’est en croisant trois sources que je suis tombée sur ce détail : deux enfants, deux ans de dossier d’immigration, zéro idée que la ville où on s’installait portait le nom de son déporteur.

Robert Monckton, 29 ans, méthodique

★ Fiche — Robert Monckton militaire britannique
1726, Yorkshire (Angleterre)
Mort 1782, Londres, 55 ans
Rang en 1755 Lieutenant-colonel
Hommes commandés 2 000 miliciens du Massachusetts
Prise du fort Beauséjour 17 juin 1755 : siège de 12 jours
Lieutenant-gouverneur N.-É 1758 → 1761
Plaines d’Abraham 13 sept. 1759, en second de Wolfe

En juin 1755, Robert Monckton a 29 ans. Il commande 2 000 miliciens du Massachusetts envoyés par Charles Lawrence, lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Écosse. Le fort français de Beauséjour, à l’isthme de Chignecto, tombe après 12 jours de siège, le 17 juin. Deux jours plus tard, le petit fort Gaspareau capitule sans combat. Beauséjour devient Cumberland. Gaspareau devient fort Monckton. Les noms britanniques remplacent les noms français en 48 heures.

Le 11 août 1755, Monckton convoque environ 400 hommes acadiens dans la chapelle du fort sous prétexte d’une réunion administrative. Il les fait emprisonner. C’est le premier acte concret du Grand Dérangement, deux mois avant le célèbre embarquement de Grand-Pré que la postérité a retenu grâce au poème Évangéline de Longfellow.

Le Grand Dérangement n’a pas commencé en Nouvelle-Écosse. Il a commencé à 50 km de ma future maison.

Sur huit ans, 10 000 Acadiens sur 13 000 sont déportés vers la Caroline du Sud, la Géorgie, le Massachusetts, la France, l’Angleterre. Familles séparées, fermes brûlées, bétail confisqué. Monckton dirige une partie de l’opération avant d’être promu lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Écosse de 1755 à 1761, puis commandant en second de l’expédition de James Wolfe à Québec en 1759. Il est aux côtés de Wolfe quand celui-ci meurt sur les plaines d’Abraham. Sa carrière militaire britannique est exemplaire. Il rentre en Angleterre couvert d’honneurs et meurt à Londres en 1782, à 55 ans.

1855, 1890 : un village, un k, une faute de frappe

Un siècle exactement après la prise du fort Beauséjour, en 1855, le village anglophone qui s’est implanté sur l’ancien hameau acadien appelé Le Coude est rebaptisé Monckton, avec un k, pour honorer le colonel. À ce moment-là, la mémoire britannique est encore vive. La ville a été repeuplée par des Loyalistes et des immigrants des îles Britanniques. Les Acadiens qui sont revenus après 1764 se sont réinstallés ailleurs : Memramcook, Bouctouche, la Péninsule acadienne. Pas à Moncton.

En 1890, la ville est incorporée comme cité. Un greffier oublie un k. L’acte est validé, publié, oublié. La cité s’appellera désormais Moncton, sans k, jusqu’à aujourd’hui. La toponymie nord-américaine la plus chargée du sud-est du Nouveau-Brunswick doit son orthographe définitive à un employé municipal qui n’a pas relu son texte.

✎ La faute de frappe la plus chargée du Sud-Est
1855 — village
Monckton
1890 — cité
Monceton
↳ Greffier municipal, document d’incorporation, 1890. Acte validé, publié, oublié.
136 ans plus tard, jamais remis

136 ans plus tard, 79 000 habitants vivent dans une ville baptisée par erreur. Beaucoup l’ignorent.

L’Université de Moncton porte le même nom

L’Université de Moncton est fondée en 1963, sous le gouvernement de Louis Robichaud, premier acadien élu premier ministre du Nouveau-Brunswick. Elle est aujourd’hui la plus grande université francophone du Canada hors Québec. Elle compte trois campus : Moncton, Edmundston et Shippagan. Elle est le cœur institutionnel de la renaissance acadienne contemporaine, le lieu d’où sont parties les revendications politiques, juridiques et culturelles d’une population francophone qui a réclamé ses droits pendant un demi-siècle.

Et depuis 63 ans, elle porte le nom de l’officier qui a déporté les ancêtres de la majorité de ses étudiants.

Maurice Basque, historien et conseiller scientifique à l’Institut d’études acadiennes de cette même université, le rappelle régulièrement dans la presse : Monckton n’a pas conçu le Grand Dérangement, c’est l’œuvre de Charles Lawrence. Mais il a été l’un des officiers britanniques les plus efficaces à l’exécuter.

En 2020, une « Opération Nouveau Nom » portée par d’anciens étudiants et des universitaires propose de renommer l’établissement. Le débat ressurgit dans les médias acadiens, s’enflamme quelques semaines, puis s’enlise. Le conseil des gouverneurs ne tranche pas. En 2026, l’université s’appelle toujours Université de Moncton. Aucune décision officielle de changement n’a été prise. Aucune décision officielle de non-changement non plus.

C’est une dissonance vivante. Les uns y voient une lâcheté institutionnelle. Les autres une fidélité historique. La plupart, probablement, n’y pensent simplement plus tous les matins.

Le 6 août 2002, à 19h47

Le maire Brian Murphy fait adopter à l’unanimité la déclaration qui fait de Moncton la première ville officiellement bilingue du Canada. Quelques conseillers municipaux, probablement réfractaires, sont opportunément absents ce soir-là. Le vote passe. Le geste est symbolique mais retentit : Moncton a longtemps été la ville de Leonard Jones, maire de 1963 à 1974, qui refusait obstinément les services en français et avait prédit en 1968 que « le sang allait couler » si les Acadiens obtenaient leurs droits linguistiques.

Jones est mort en 1998. Quatre ans avant la déclaration. Le timing est presque comique.

Ce que cela change concrètement pour nous

Ma fille aînée a 4 ans. Si tout se passe comme prévu, et si elle veut bien, elle entrera vers 18 ans dans une université francophone à Moncton ou ailleurs au Nouveau-Brunswick. Elle suivra peut-être un cours d’histoire acadienne dans un bâtiment qui porte le nom de l’officier qui a brûlé les fermes des arrière-arrière-arrière-grands-parents de ses futurs camarades de classe.

Nous ne sommes pas Acadiens. Nous arrivons. La dissonance n’est pas la nôtre. Nous l’héritons par adresse postale.

Ce détail n’est pas anodin pour une famille française qui s’installe. Il dit quelque chose du rapport au passé dans cette province : ni effacement, ni glorification, ni excuse officielle, ni rebaptême militant. Un nom qui reste, un débat qui dure, une majorité qui ne tranche pas. C’est probablement la posture la plus acadienne possible — survivre, transmettre, ne pas céder, ne pas non plus exiger qu’on tranche maintenant tout de suite.

Pour nous, ça change la première phrase qu’on dira à nos enfants quand on leur demandera, au CM2 ou en sixième, d’où venait le nom de leur ville. Je n’ai pas encore mis les pieds à Moncton. Je sais déjà que je devrai répondre à cette question. Je l’expliquerai d’abord à moi-même.

Pour aller plus loin : les faits en bref

Pourquoi la ville de Moncton s’appelle-t-elle Moncton ?
Le village est renommé Monckton en 1855 en l’honneur du lieutenant-colonel Robert Monckton, qui a pris le fort Beauséjour en juin 1755 et dirigé les premières déportations d’Acadiens. Le « k » disparaît en 1890, par erreur typographique lors de l’incorporation de la ville comme cité. L’erreur n’a jamais été corrigée.
Qui était Robert Monckton ?
Officier britannique né en 1726, mort en 1782. Lieutenant-colonel à la prise du fort Beauséjour en juin 1755. Lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Écosse de 1755 à 1761. Commandant en second de James Wolfe lors de la prise de Québec en 1759. Sa carrière militaire s’est construite sur sa participation au Grand Dérangement.
Où le Grand Dérangement a-t-il commencé ?
À l’isthme de Chignecto, autour du fort Beauséjour, sur le territoire actuel d’Aulac (Nouveau-Brunswick), à 50 km de Moncton. Le premier acte est l’emprisonnement de 400 hommes acadiens le 11 août 1755. Pas à Grand-Pré (Nouvelle-Écosse), malgré la postérité du poème Évangéline de Longfellow.
Combien d’Acadiens ont été déportés ?
Environ 10 000 sur 13 000, soit plus de 75 % de la population acadienne. La déportation s’étale sur huit ans, de 1755 à 1763. Les familles sont dispersées vers les Treize Colonies américaines, la France, l’Angleterre, les Antilles, la Louisiane.
L’Université de Moncton va-t-elle changer de nom ?
Pas à court terme. Une pétition de 2020 (« Opération Nouveau Nom ») et des prises de position régulières d’universitaires demandent ce changement. L’université conserve à ce jour le nom Moncton. Le débat reste ouvert, sans calendrier de décision.
Depuis quand Moncton est-elle officiellement bilingue ?
Depuis le 6 août 2002, par déclaration unanime du conseil municipal sous le maire Brian Murphy. Moncton est la première et reste l’une des seules villes du Canada à avoir adopté cette déclaration formelle. La province du Nouveau-Brunswick est, elle, officiellement bilingue depuis la Loi sur les langues officielles de 1969, confirmée constitutionnellement en 1982.

Écrit à Lyon, un mardi soir avec un tableur ouvert sur l’écran et un thé qui refroidit à côté.
Si tu as une ligne oubliée à m’envoyer, écris-moi : la prochaine version du tableur en tiendra compte.

— Claire
✉ Si tu lis jusqu'ici, tu aimeras la lettre

Un dimanche sur deux, un vrai courrier d'Acadie.

Une note, deux-trois démarches du moment, un article en avant-première. Et le PDF J-180 en cadeau.