La ville de Moncton, au Nouveau-Brunswick, doit son nom à Robert Monckton, lieutenant-colonel britannique qui a pris le fort Beauséjour le 17 juin 1755 et dirigé les premières déportations d’Acadiens. Le « k » du nom a disparu en 1890, par erreur typographique lors de l’incorporation de la ville comme cité. Personne ne l’a jamais remis.
Prise du fort Beauséjour
Monckton, 29 ans, prend l’isthme de Chignecto. 12 jours de siège.
11 août, chapelle du fort
≈400 hommes acadiens emprisonnés. Premier acte du Grand Dérangement.
Le village devient Monckton
Le hameau du Coude rebaptisé en l’honneur du colonel — avec un k.
Le k disparaît
Faute typographique à l’incorporation comme cité. Jamais corrigée.
Première ville bilingue du Canada
6 août, 19h47. Déclaration unanime du conseil municipal.
Cet article est rédigé depuis Lyon, à quelques mois du déménagement. Je n’ai jamais mis les pieds à Moncton. J’ai juste lu beaucoup, posé des questions, et fait des tableaux. C’est en croisant trois sources que je suis tombée sur ce détail : deux enfants, deux ans de dossier d’immigration, zéro idée que la ville où on s’installait portait le nom de son déporteur.
Robert Monckton, 29 ans, méthodique
En juin 1755, Robert Monckton a 29 ans. Il commande 2 000 miliciens du Massachusetts envoyés par Charles Lawrence, lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Écosse. Le fort français de Beauséjour, à l’isthme de Chignecto, tombe après 12 jours de siège, le 17 juin. Deux jours plus tard, le petit fort Gaspareau capitule sans combat. Beauséjour devient Cumberland. Gaspareau devient fort Monckton. Les noms britanniques remplacent les noms français en 48 heures.
Le 11 août 1755, Monckton convoque environ 400 hommes acadiens dans la chapelle du fort sous prétexte d’une réunion administrative. Il les fait emprisonner. C’est le premier acte concret du Grand Dérangement, deux mois avant le célèbre embarquement de Grand-Pré que la postérité a retenu grâce au poème Évangéline de Longfellow.
Le Grand Dérangement n’a pas commencé en Nouvelle-Écosse. Il a commencé à 50 km de ma future maison.
Sur huit ans, 10 000 Acadiens sur 13 000 sont déportés vers la Caroline du Sud, la Géorgie, le Massachusetts, la France, l’Angleterre. Familles séparées, fermes brûlées, bétail confisqué. Monckton dirige une partie de l’opération avant d’être promu lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Écosse de 1755 à 1761, puis commandant en second de l’expédition de James Wolfe à Québec en 1759. Il est aux côtés de Wolfe quand celui-ci meurt sur les plaines d’Abraham. Sa carrière militaire britannique est exemplaire. Il rentre en Angleterre couvert d’honneurs et meurt à Londres en 1782, à 55 ans.
1855, 1890 : un village, un k, une faute de frappe
Un siècle exactement après la prise du fort Beauséjour, en 1855, le village anglophone qui s’est implanté sur l’ancien hameau acadien appelé Le Coude est rebaptisé Monckton, avec un k, pour honorer le colonel. À ce moment-là, la mémoire britannique est encore vive. La ville a été repeuplée par des Loyalistes et des immigrants des îles Britanniques. Les Acadiens qui sont revenus après 1764 se sont réinstallés ailleurs : Memramcook, Bouctouche, la Péninsule acadienne. Pas à Moncton.
En 1890, la ville est incorporée comme cité. Un greffier oublie un k. L’acte est validé, publié, oublié. La cité s’appellera désormais Moncton, sans k, jusqu’à aujourd’hui. La toponymie nord-américaine la plus chargée du sud-est du Nouveau-Brunswick doit son orthographe définitive à un employé municipal qui n’a pas relu son texte.
136 ans plus tard, 79 000 habitants vivent dans une ville baptisée par erreur. Beaucoup l’ignorent.
L’Université de Moncton porte le même nom
L’Université de Moncton est fondée en 1963, sous le gouvernement de Louis Robichaud, premier acadien élu premier ministre du Nouveau-Brunswick. Elle est aujourd’hui la plus grande université francophone du Canada hors Québec. Elle compte trois campus : Moncton, Edmundston et Shippagan. Elle est le cœur institutionnel de la renaissance acadienne contemporaine, le lieu d’où sont parties les revendications politiques, juridiques et culturelles d’une population francophone qui a réclamé ses droits pendant un demi-siècle.
Et depuis 63 ans, elle porte le nom de l’officier qui a déporté les ancêtres de la majorité de ses étudiants.
Maurice Basque, historien et conseiller scientifique à l’Institut d’études acadiennes de cette même université, le rappelle régulièrement dans la presse : Monckton n’a pas conçu le Grand Dérangement, c’est l’œuvre de Charles Lawrence. Mais il a été l’un des officiers britanniques les plus efficaces à l’exécuter.
En 2020, une « Opération Nouveau Nom » portée par d’anciens étudiants et des universitaires propose de renommer l’établissement. Le débat ressurgit dans les médias acadiens, s’enflamme quelques semaines, puis s’enlise. Le conseil des gouverneurs ne tranche pas. En 2026, l’université s’appelle toujours Université de Moncton. Aucune décision officielle de changement n’a été prise. Aucune décision officielle de non-changement non plus.
C’est une dissonance vivante. Les uns y voient une lâcheté institutionnelle. Les autres une fidélité historique. La plupart, probablement, n’y pensent simplement plus tous les matins.
Le 6 août 2002, à 19h47
Le maire Brian Murphy fait adopter à l’unanimité la déclaration qui fait de Moncton la première ville officiellement bilingue du Canada. Quelques conseillers municipaux, probablement réfractaires, sont opportunément absents ce soir-là. Le vote passe. Le geste est symbolique mais retentit : Moncton a longtemps été la ville de Leonard Jones, maire de 1963 à 1974, qui refusait obstinément les services en français et avait prédit en 1968 que « le sang allait couler » si les Acadiens obtenaient leurs droits linguistiques.
Jones est mort en 1998. Quatre ans avant la déclaration. Le timing est presque comique.
Ce que cela change concrètement pour nous
Ma fille aînée a 4 ans. Si tout se passe comme prévu, et si elle veut bien, elle entrera vers 18 ans dans une université francophone à Moncton ou ailleurs au Nouveau-Brunswick. Elle suivra peut-être un cours d’histoire acadienne dans un bâtiment qui porte le nom de l’officier qui a brûlé les fermes des arrière-arrière-arrière-grands-parents de ses futurs camarades de classe.
Nous ne sommes pas Acadiens. Nous arrivons. La dissonance n’est pas la nôtre. Nous l’héritons par adresse postale.
Ce détail n’est pas anodin pour une famille française qui s’installe. Il dit quelque chose du rapport au passé dans cette province : ni effacement, ni glorification, ni excuse officielle, ni rebaptême militant. Un nom qui reste, un débat qui dure, une majorité qui ne tranche pas. C’est probablement la posture la plus acadienne possible — survivre, transmettre, ne pas céder, ne pas non plus exiger qu’on tranche maintenant tout de suite.
Pour nous, ça change la première phrase qu’on dira à nos enfants quand on leur demandera, au CM2 ou en sixième, d’où venait le nom de leur ville. Je n’ai pas encore mis les pieds à Moncton. Je sais déjà que je devrai répondre à cette question. Je l’expliquerai d’abord à moi-même.
Pour aller plus loin : les faits en bref
Pourquoi la ville de Moncton s’appelle-t-elle Moncton ?
Qui était Robert Monckton ?
Où le Grand Dérangement a-t-il commencé ?
Combien d’Acadiens ont été déportés ?
L’Université de Moncton va-t-elle changer de nom ?
Depuis quand Moncton est-elle officiellement bilingue ?
Écrit à Lyon, un mardi soir avec un tableur ouvert sur l’écran et un thé qui refroidit à côté.
Si tu as une ligne oubliée à m’envoyer, écris-moi : la prochaine version du tableur en tiendra compte.
